Bureau 106 - Newsletter 1
Chers amis de la géopolitique, Bienvenue dans la première lettre du Bureau 106.
sept. 17, 2026
Septembre 2026
Vous recevez ce mail parce que nous nous sommes déjà croisés, vus. Nous avons parfois échangé sur des questions de géopolitique, d’économie, de défense.
Nous sommes Lucas Menget, grand reporter, ex-directeur adjoint de France Info, auteur du Précis de survie stratégique et chroniqueur à LCI et C dans l’air. Constance Hubin issue du monde de l’entreprise et de la gouvernance associative, auditrice de l’IHEDN, convaincue depuis longtemps que comprendre le monde est une condition pour agir. Camille Maurice, journaliste et consultante en analyse de risques et géopolitique, passée par le ministère des Armées et la sécurité dans le secteur privé.
Nous avons fondé le Bureau 106 autour d’une conviction simple : dans un monde qui accélère, se fracture et surprend, les décideurs ont besoin de concret - pas de théories abstraites, mais d’une lecture du terrain couplée à l’expertise de ceux qui en connaissent les acteurs, les codes et les angles morts.
Chaque mois, cette lettre vous propose ce qui nourrit notre propre réflexion : un sujet phare, des rendez-vous à ne pas manquer, des œuvres qui éclairent, des voix qui méritent d’être entendues.
Bonne lecture.
De la guerre à l’assiette
Rome, 5 novembre 1974. Dans la grande salle du Palazzo dei Congressi, devant les délégations réunies pour la première Conférence mondiale de l’alimentation, le secrétaire d’État américain Henry Kissinger lance une promesse que l’on citera un demi-siècle durant : dans dix ans, aucun enfant ne se couchera plus le ventre vide. Deux ans à peine après que les acheteurs soviétiques ont discrètement vidé les silos américains, l’homme qui parle sait mieux que personne que le blé est une arme. Il promet quand même. C’était le temps où l’on croyait que la faim était une affaire de rendements. Elle est devenue une affaire de détroits.
Bab el-Mandeb : quand quelques kilomètres redessinent la supply chain mondiale
Le 9 septembre, les forces houthistes se sont emparées de Mokha, de l’île de Mayyun — que les vieilles cartes appellent Périm — et de l’archipel des Hanish. Sans bataille navale, un mouvement armé yéménite s’est installé à vingt kilomètres des côtes africaines, sur les deux rives du goulet par lequel passe environ 12 % du commerce mondial. Le Yémen importe 90 % de sa nourriture, la Somalie 90 % de ses céréales : le verrou se referme d’abord sur ceux qui vivent de ce qui le franchit. Pour les autres, il reste le cap de Bonne-Espérance, c’est-à-dire vingt jours de mer en plus, une prime d’assurance de plus, un contrat de moins.
Ormuz : le choc énergétique qui prépare le choc agricole
À l’autre bout de la péninsule Arabique, Ormuz est fermé depuis le 2 mars, au lendemain des frappes américano-israéliennes du 28 février. Cent navires par jour avant la guerre, cinq aujourd’hui. L’accord intérimaire du 17 juin avait fait remonter le chiffre à vingt ; le blocus américain du 14 juillet l’a ramené à cinq. Le Brent a dépassé 108 dollars le 11 septembre après un pic à plus de 130 en avril, et l’Arabie saoudite ne produit plus que six millions de barils par jour, son plus bas niveau depuis trente ans. Nous lisons cette guerre en barils. Il faudrait la lire en engrais : par Ormuz transite le tiers du commerce mondial des fertilisants, et l’azote de synthèse n’est rien d’autre que du gaz naturel solidifié. Le prix du gaz d’aujourd’hui, c’est le rendement de la moisson de l’an prochain. La famine a toujours dix-huit mois de retard sur le tanker.
Odessa : le coût économique d’un port sous pression
Reste Odessa, par où sortaient 90 % des céréales ukrainiennes. Les Russes n’y prennent rien : ils rendent inutilisable. Le 19 juillet, trois missiles ont frappé à quai le vraquier Golden Leo, tuant dix personnes dont un pilote du port. Les prévisions d’exportation agricole pour 2026-2027 sont tombées à 29,6 millions de tonnes contre 64,4 l’an dernier, le blé à 8,3 millions contre 17,6. Le pays manquera de onze millions de tonnes de capacité de stockage dès novembre. Au port, les prix ont cédé de 12 à 15 % en une semaine et des paysans vendent sous leur coût de production. La Pologne reste fermée, le Danube au plus bas, et par le Bosphore les expéditions de grain ont reculé de 40 % en un an. Moscou n’a pas besoin d’entrer dans Odessa : il lui suffit qu’aucun assureur n’accepte d’y entrer.
Trois détroits, un même risque : la rupture des flux
Trois seuils d’eau, et le même mécanisme partout : on ne bloque plus les récoltes, on bloque les passages. L’indice FAO des prix alimentaires s’établissait à 133,3 points en août, en hausse pour le troisième mois, le blé à 15 % au-dessus de son niveau d’il y a un an, le sucre à près de 12 % en un seul mois. Deux cent soixante-six millions de personnes sont en insécurité alimentaire aiguë, trois fois plus qu’il y a huit ans. Au Soudan, le panier de base a grimpé de 40 % depuis février. Ces chiffres sont ceux des Nations unies : ils sont, comme toujours, en retard sur le terrain.
Une crise alimentaire mondiale n’est plus un exercice de prospective mais une hypothèse crédible, dont la survenue élargirait toutes les fractures déjà ouvertes — guerres, catastrophes humanitaires, effondrements politiques — avec une brutalité exactement proportionnelle à l’impréparation des États. Le Maghreb, grand importateur de céréales, où le prix du pain reste le thermomètre de la paix sociale, est en première ligne : émeutes de la faim, soubresauts, changements de régime, le scénario est écrit et il a déjà été joué. Les États les plus fragiles, que l’aide publique au développement a méthodiquement abandonnés, paieront le prix fort. Et que l’Europe ne se croie pas à l’abri : la Grande-Bretagne ne couvre que 54 % de ses besoins alimentaires par sa propre production. Comme dans toute crise, certains y trouveront leur compte. La Russie a fait de l’agriculture un instrument de guerre bien avant de tirer sur des silos. La Chine, fidèle à son horizon long, a constitué des stocks céréaliers massifs comme elle l’avait fait sur le pétrole : dans une crise alimentaire mondiale, Pékin serait en position de force.
Choc alimentaire : ce que vous ignorez vous coûtera cher
Qui dirige une entreprise et se croit étranger à tout cela devrait y regarder à deux fois : un choc alimentaire est systémique, et il frappe par quatre canaux simultanés.
La demande. Lorsque l’alimentation absorbe une part croissante du revenu disponible, les ménages arbitrent leurs dépenses. Les biens discrétionnaires et les services sont les premiers concernés. Une inflation alimentaire devient donc rapidement un sujet de chiffre d’affaires.
Les coûts. Énergie, transport, emballages, huiles végétales, coton, produits chimiques ou matières issues de l’agriculture entrent dans de nombreuses chaînes de valeur.
Le risque pays et le risque client. Vos marchés d’export sont déstabilisés. Un pays qui a faim bascule vite dans l’instabilité, et l’instabilité, c’est le gel des paiements et la rupture des contrats.
La réglementation. L’environnement réglementaire devient imprévisible, car l’urgence fait légiférer vite et mal — blocage des prix, taxes d’exception, restrictions à l’exportation — et ces mesures ne s’arrêtent jamais aux frontières de l’agroalimentaire.
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Vendredi 25 septembre 2026 – Plus d’informations ici : La Nuit de l’École normale supérieure | Le Grand Continent
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À très vite,
Constance, Lucas et Camille du Bureau 106
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